Monotone, le plat pays ? Il faut savoir lever les yeux au ciel, pour en voir la beauté, aimer les complexités que dessinent les nuages en camaïeux de gris. Et les rayons du soleil soudain percent, le vert printanier des champs en devient vibrant. Au coucher du soleil, on s’émerveille de cette lumière des Flandres, mordorée, qui magnifie la brique des Hallekerques, les églises trapues et des vieilles fermes organisées en U autour d’une cour carrée. Les peintres des anciens Pays-Bas espagnols, cet ensemble qui unissait Flandres française et belge et l’actuelle Hollande, ne s’y sont pas trompés, de Bruegel à Vermeer. A flâner dans la campagne et dans les villes anciennes, leurs tableaux prennent encore vie aujourd’hui.
Vue sur Anvers
de Hans Bol (1583) . Photo KBC Bank.
Cassel, mont d’antan
Du côté français des Flandres, moutonnent des «monts qu'ailleurs on appellerait des collines», comme aimait à dire Marguerite Yourcenar des lieux de son enfance. Abbaye du Mont des Cats, mais surtout Cassel, fondée par les Ménapiens, peuplade celte entre 500 et 200 ans avant J.-C., aux ruelles escarpées. Le chemin qui longe les anciens remparts donne sur des vergers. Ceux qui auront le courage d'affronter ses 176 mètres seront récompensés par une vue sur toute la plaine, jusqu'à la mer. C'est un polder, gagné sur les marais dès le Moyen Age. Le ciel y est changeant à cause du vent marin mais, par beau temps, le patchwork des champs mérite l'ascension par un escalier de rocailles dans le plus pur esprit romantique du XIXe siècle, appelé la rampe alpine. Au musée de Flandre, la Vue panoramique de Cassel (anonyme, XVIIe siècle), retrouvée enroulée dans un coin lors de la rénovation du bâtiment en 1997, saisit : collégiale Notre-Dame à la tour carrée, collège des Jésuites, porte d'Aire… La bourgade, vue de loin, offre toujours le même paysage. Immémorial.
Les toits de Cassel. Photo Jean-François Mallet. Hemis
Anvers, aimée des peintres
On aurait voulu s’imaginer comme la charmante Hélène et ses 16 ans, mariée à un Rubens de 53 ans, fou amoureux de cette jeunesse, et qui l’a peinte dans leur jardin d’Anvers. Mais hélas, le portique flamboyant est empaqueté d’échafaudages et gâche le charme de ce parc organisé en stricts carrés. La maison, elle, reste sublime avec, en point d’orgue, un autoportrait du maître. On choisira alors, pour rendre hommage à Anvers, une vue de son port : une minuscule marine de Hans Bol, datée de 1584, juste avant que la ville ne tombe dans l’escarcelle espagnole. Elle est peu mise en valeur dans le vestibule de la maison Rockox, bourgmestre d’Anvers, mécène de Rubens. Il faut s’approcher pour admirer le beau bleu du ciel, les voiles en goguette sur l’Escaut et la finesse des clochers. Difficile aujourd’hui de retrouver le même point de vue, mais le Steen, le plus vieil édifice de la cité, forteresse grise, est un repère. On tourne le dos à la ville bouillonnante et aux hangars des quais, on emprunte la passerelle sud, et c’est l’Escaut paresseux qui fend Anvers en deux, avec sa rive gauche qu’on peut croire encore sauvage. Le regard se perd à suivre le sillage des péniches jusqu’à l’horizon, on sait la mer du Nord si proche. Les voiliers ont disparu, mais la riche bourgeoise de la Renaissance a encore de beaux restes entremêlés de modernité. Ce bric-à-brac architectural est le charme d’Anvers.
La maison de Rubens à Anvers. Photo Bertrand Rieger. Hemis
Delft, le chef-d’œuvre de Proust
A la Mauritshuis de La Haye, où s'admire la Jeune Fille à la perle, c'est une autre œuvre de Johannes Vermeer qui attrape l'œil, jusqu'à ne plus voir qu'elle. La Vue de Delft, datée aux alentours de 1660. A cette époque, les Pays-Bas ont gagné leur indépendance et ne sont plus sous domination espagnole. L'art du clair-obscur est ici à son sommet : de la rive d'où on la contemple, les abords fortifiés de la ville néerlandaise sont d'un rouge brique sombre, surplombés de nuages lourds. Ils se reflètent sur les eaux du canal de la Schie. C'est le petit matin, l'averse vient de passer. Au loin, ciel clair, le soleil joue encore avec les toits. Et sur l'extrême droite, derrière la porte de Rotterdam, un petit pan de mur jaune, «si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même», écrit Marcel Proust dans la Prisonnière. L'auteur tenait le tableau comme l'un des plus beaux du monde. Au point qu'il fit mourir son écrivain-personnage, Bergotte, pourtant alité, parce qu'il voulait absolument aller voir ce détail pictural, qu'il n'avait jamais remarqué. Mourir pour voir Delft… Certes, la ville a eu la gentillesse de prévoir une Plein DelftZicht (une place Vue de Delft) pour les touristes et autres curieux, mais les deux portes et le mur d'enceinte n'existent plus : il vaut mieux se perdre le long des canaux de la vieille ville et oublier la maison natale de Vermeer qui ne contient aucun de ses tableaux.
Vue de Delft
de Jan Vermeer. Photo Getty Images
Gaasbeek, un faux air de Bruegel
Impossible de sauter dans un avion pour aller contempler la Moisson, l'un des chefs-d'œuvre de Pieter Bruegel, dit l'Ancien, conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, ou de faire un saut à Prague pour la Fenaison. Mais, aux musées royaux de Bruxelles où Bruegel vivait, dans le quartier des Marolles, c'est une Scène d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux qu'on admire. En plaignant les moineaux qui picorent le grain sous une vieille porte de bois prête à les piéger. Il aimait trouver cette inspiration campagnarde dans le Brabant flamand, aux portes de Bruxelles, et c'est dans le paysage du château de Gaasbeek, acquis en 1565 par le comte d'Egmond avec ses 17 villages, qu'on l'imagine volontiers poser sa toile. C'est un petit bijou, autrefois château fort, maintenant d'inspiration néoromantique, posé dans un parc vallonné, aux douceurs vertes, aux sous-bois émaillés de fleurettes blanches d'ail des ours, avec étang en contrebas, où on verrait bien les paysans de la Moisson se baigner tout nus. Quand le soleil rasant poudre d'or la campagne, l'effet est magique.
RECTIFICATIF Dans notre édition du 12 mai, les photos de l'article intitulé Paris aux premières loges ont été attribuées par erreur à Marc Chaumeil. Il s'agissait d'un reportage réalisé par Stéphane Remael. Nos excuses aux photographes.
Pour manger
A Cassel L'estaminet T' Kasteel Hof, près du moulin, avec vue sur la plaine. Cuisine roborative, boudin noir, andouillette, planche au lard. 8, rue Saint-Nicolas. Rens. : 03 28 40 59 29.
A Gaasbeek Le restaurant De Molensteen, dans une ancienne ferme, est l'occasion de goûter en saison aux asperges, légume de Flandre. Donkerstraat 20. Rens. : +32 2 532 02 97.
Pour dormir
A Delft, au bord des canaux, l’hôtel De Emauspoort. Une des chambres est décorée en hommage à Vermeer, et dans la cour, deux roulottes. Vrouwenregt 9 -11. Rens. : +31 15 219 02 19.




